Le détail est piquant : le premier nom d’habitant dont nous connaissons le nom en Bretagne est celui… d’un méditerranéen. Un certain Varus qui a élevé une stèle sur une plage de Douarnenez, où il était venu s’occuper de salaisons de poisson, le fameux garum, qui a fait la richesse du sud Cornouaille dans l’Antiquité. Il était originaire d’Afrique du Nord ou d’Italie. Les Bretons eux-mêmes n’ont jamais prétendus être là depuis toute éternité. Ils sont arrivés sans doute à partir du IVe siècle depuis l’actuelle Grande-Bretagne. Pendant plusieurs siècles, ils ont traversé la Manche. Ils se sont installés dans cette péninsule, l’ont cultivée, l’ont défendue. Ils se sont mélangés aux habitants, ils ont apporté une partie de leur culture et celle-ci s’est mêlée avec celle des autochtones. Le fait est constant : depuis la plus lointaine Préhistoire, des hommes, des communautés et des peuples sont arrivés dans cette péninsule. Ils l’ont façonnée ; elle les a façonnés. Car, autre constance, il existe ce que les historiens appellent un « effet péninsulaire ». La Bretagne se nourrit d’apport extérieurs, les accueille et ceux-ci se transforment peu à peu en quelque chose d’indubitablement original. Un exemple ? Prenez la chapelle bretonne. Quoi de plus « typique », comme disent les guides parisiens. Pourtant, en y regardant de plus près, les spécialistes vous diront que la statuaire est d’influence angevine ou espagnole, les retables et les tableaux flamands, les orgues ont bien souvent été installés par des anglais… Sans compter le christianisme qui, bien qu’hexogène, s’ingénie à prendre ici des formes à vous faire dresser les cheveux sur la tête chauve de plus d’un inquisiteur apostolique et romain. Mais le mélange du tout, mitonné au jus des us et coutumes locaux, ont créé quelque chose d’unique et d’étonnant.
S’il est une chose que nous apprend l’histoire, c’est que le peuple breton est un peuple immigré. Et émigré. Au cours de l’histoire, des millions de Bretons et de Bretonnes ont quitté leur pays natal pour tenter leur chance ailleurs, emportant sous leurs semelles quelques poussières de granit et de la nostalgie des brumes de leur enfance. Sans exagérer, aujourd’hui encore, il n’est guère d’endroit sur cette planète où on ne rencontre un Breton ou son souvenir. Ils n’ont pas toujours été bien accueillis. Vous connaissez l’origine de l’affreux mot « ratonnade » ? Il a probablement été forgé en région parisienne à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle et découle de « bretonnade », un terme désignant le passe-temps de certains « bons Français » de l’époque –les ancêtres de ceux qui nous bassinent aujourd’hui sur les vertus de l’identité nationale – qui, les soirs de bal, venaient tabasser les immigrés bretons. Les « ploucs » qui « baraguinaient » un langage autre que le français… Avant « l’Italien » et le « Polonais » des années 1920, avant le « Portugais », le « Noir » et « l’Arabe » des années 1960, il y a eu le « Breton » des années 1900. Il y a eu aussi la Bretonne, immortalisée par ce chef-d’œuvre de tolérance et d’intelligence française qu’est le personnage de Bécassine.
Aujourd’hui encore, j’ai la même répulsion quand je vois la figure de Banania ou de Bécassine réimprimée dans je ne sais quelle futilité « vintage »… Et en même temps une grande solidarité avec tous les damnés de cette terre qui tentent leur chance pour traverser mers et déserts vers les mirages d’une Europe forteresse. Une rage partagée pour tous ces humbles qui franhissent des épreuves terribles dans le but de nourrir une famille restée loin. Une grande pitié en voyant ces femmes, venues d’Afrique ou d’Europe de l’Est, forcées de vendre leur corps comme ont dû le faire tant de « nigousses » bretonnes – c’est bien ainsi que vous les appeliez, messieurs les Français ?- à une époque pas si lointaine… Il y a quelques années, j’ai eu une bouffée de fierté lorsque j’ai appris que le centre du Finistère, l’un des lieux où l’identité bretonne est la plus forte – avait élu le premier député « de couleur » hexagonal. J’ai la faiblesse de penser que si on ne l’a pas réélu, ce n’est pas en raison de ses origines, mais parce qu’il n’avait pas été bon.
De nos jours, des milliers d’hommes et de femmes, venus de tous les continents, se sont installés en Bretagne. Beaucoup l’aiment, alors que rien ne les y obligent : c’est en effet l’Etat rrançais qui délivre passeport et titres de séjours et paye les flics chargés de les reconduire vers des frontières incertaines. Ces hommes et ces femmes ont, heureusement, été confrontés au sens de l’hospitalité bretonne. A un certain humanisme, heureusement encore vivace ici. Parce qu’ici, aussi beau soit le pays, beaucoup ont la conscience que nous n’en sommes que les locataires et non les propriétaires. Allez, qui n’a jamais eu cette petite impression fort agréable – un léger frisson sous la nuque – quand un immigré nous dit que, vraiment, ici, c’est pas comme en France…
Alors, contrairement aux Français, n’ayons pas peur ! Les communautés immigrées en Bretagne vont lui apporter beaucoup et, elles aussi, se transformer. Demain en sera pas un hier fantasmé. Hier, ce n’était pas une société rurale et traditionnelle fantasmée ; c’était en fait quand les Breton se faisaient cracher dessus en construisant les métros de Paris. La seule question qui vaille désormais, c’est comment allons-nous arriver à les intéresser à nos luttes, à notre identité, à ce pays. Question, hélas, trop souvent absente du débat en Bretagne.